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Ados et cannabis par Migros Magazine

2005/01/18 - Migros Magazine

"Depuis quelques années, on assiste à un bouleversement complet. Certains commencent à fumer des joints à 12 ans déjà !"

Pour l’éducateur genevois Gavriel Pinson, créateur de la fondation Place publique, la prévention contre la drogue devrait commencer tôt, très tôt.

"Quand vous êtes en boîte ou dans une soirée, videz toujours entièrement votre verre avant d’aller danser ou, si c’est une bouteille, remettez la capsule et emportez-la avec vous sur la piste !" Complètement parano, Gavriel Pinson ? Voilà le genre de mises en garde qu’il lâche aux ados et préados lors des cours de prévention contre les dépendances qu’il donne dans les établissements scolaires vaudois. Récemment, on l’a même appelé parce qu’un gymnasien, à l’occasion d’une vente scolaire, avait trouvé marrant de glisser un space cake (à base de cannabis) parmi d’autres gourmandises. Deux filles, paniquées et sans rien comprendre à ce qui leur arrivait, ont fini à l’hôpital...
Rendu sensible à ce genre de phénomènes, Gavriel Pinson, qui fut pendant dix-huit ans éducateur au Levant, institution axée essentiellement sur le traitement, a décidé voilà trois ans d’agir en amont, au niveau de la prévention. Avec un confrère, il a créé Place publique, fondation pour la prévention des dépendances.
Car, comme tous ceux qui s’occupent de l’adolescence, il a été frappé de voir à quel point la situation s’est modifiée depuis cinq ans. "C’est un bouleversement complet ! Aujourd’hui, certains jeunes commencent à fumer des joints à 12 ans. A 16 ans, la moitié des jeunes ont touché au cannabis. Et une forte proportion d’entre eux, sans même s’en rendre compte, deviennent des consommateurs réguliers, tirent sur un joint au moins une fois par semaine..."

Entre 4000 et 6000 francs
Désormais parfaitement acclimatés par sélection des graines, les plants de cannabis sont cultivés dans notre pays à très bon marché pour un excellent rendement. Un grand nombre d’ados l’ont compris (cela revêt même pour eux un aspect ludique, initiatique, valorisant) et ils se constituent facilement leurs propres réserves, en cultivant des plants sur leurs balcons ou dans un jardin (parfois celui d’un copain).
"Or, deux ou trois plants, et même parfois un seul, peuvent produire jusqu’à un kilo de têtes de cannabis séchées. Valeur sur le marché : 4000 à 6000 francs !" L’ado a de quoi tenir, à la fois pour sa consommation personnelle et pour revendre à ses copains, jusqu’au début de l’été.
A Genève comme à Lausanne, au moment de la récolte, de véritables razzias ont lieu sur les balcons et dans les jardins. En octobre dernier, on a vu des bandes de jeunes se piquer entre elles leur production propre, sachant pertinemment que nul n’irait déposer plainte pour vol de cannabis auprès de la police...
"Ils n’ont même pas conscience de trafiquer. L’une des phrases que j’entends le plus souvent, c’est : mais non, je ne suis pas un dealer, je dépanne des potes". A force de "dépanner" au tarif de 5 à 10francs, un jeune Lausannois a été tout surpris d’apprendre devant le tribunal qu’il "s’était fait" pour 10000 francs de bénéfices, aussi rapidement dépensés qu’acquis.

Dangereuse dépendance
Gavriel Pinson, qui n’a "jamais été pour la dépénalisation du cannabis", est très en colère contre le "terrible flou généralisé que la Suisse a laissé s’installer autour de cette problématique" : "C’est au point que des parents m’appellent pour me demander si leur ado a le droit de fumer". Dix mille fois aussi, il a entendu des affirmations du genre : "Bah, mieux vaut fumer un petit joint de temps en temps que vider un paquet de clopes par jour ou se péter la gueule...!" Or, lui sait que, chez les ados, le cannabis, la cigarette et l’alcool se résument à une seule et même problématique : celle d’une dépendance qui s’installe insidieusement. "Raisonner, comme on l’a longtemps fait, en termes de "drogues douces ou dures", équivaut à passer complètement à côté du problème".
"La prévention devrait commencer dès 10-11 ans, voire plus tôt, et accompagner tout le cursus scolaire. Ce doit être un travail global et de très longue haleine. Aux établissements scolaires, je propose un programme sur cinq ans - qui débute par une réflexion sur la dépendance en général, sur les choix de vie qu’on veut faire, sur l’estime de soi, l’influence qu’on accorde au regard des autres, les effets psychoactifs du tabac, du cannabis..."
Le problème, pour lui, reste avant tout celui du sens : il ne peut qu’enchérir sur les constats des psys qui déclarent "rencontrer beaucoup plus qu’hier des adolescents en recherche désespérée de repères, de valeurs, en quête éperdue de sécurité. Mais quand on sait que 21000 jeunes chaque année, dans notre pays, ne trouvent pas de places d’apprentissage, on ne peut s’empêcher de voir dans tout cela une certaine logique..."

Jean-François Duval

Biographie
Gavriel Pinson est né en 1956 à Genève. Educateur, il a créé voilà trois ans, avec un confrère, Place publique, fondation pour la prévention des dépendances. Marié à une enseignante, il a deux enfants, une fille de 24 ans, styliste de mode, et un fils de 20 ans qui poursuit des études de sciences politiques à l’Université de Lausanne. Contact : placepublique chez bluewin.ch

Vulnérable adolescence
L’adolescence est cet âge délicat où l’on est à la recherche de son autonomie propre. Or, aujourd’hui plus que jamais, cette quête, pour beaucoup de jeunes, se termine dans la dépendance... En dix ans, la consommation du cannabis s’est totalement banalisée et, pour une forte minorité, fait partie de la vie de tous les jours. Si, à 14-15 ans, la proportion de jeunes ayant fumé tourne aux alentours de 5%, à 18 ans, 60% des jeunes ont fumé du cannabis au moins une fois. Ces cinq dernières années, la proportion de consommateurs réguliers, c’est-à-dire d’ados prenant du cannabis au moins quarante fois par an, a augmenté de 50% et représente 10% de la jeunesse. Contrairement aux idées reçues, c’est moins les difficultés relationnelles entre parents et ados que les sorties avec les copains qui favorisent la consommation. Les enquêtes montrent que les filles résistent mieux à l’attrait de la consommation régulière que les garçons.

A lire : "Cannabis et adolescence ; les liaisons dangereuses", ouvrage collectif publié chez Albin Michel sous la direction de Patrice Huerre et François Marty.

Date de parution mercredi 16 février 2005 14:39

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