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Cannabis sur ordonnance ?

2003/11 - Sciences et Avenir no 681

Depuis le 1er septembre (2003), le cannabis est aux Pays-Bas un médicament presque ordinaire. Dans quelques semaines, ce sera le tour du Royaume-Uni. En France, le chanvre demeure une herbe du diable. Qu’en est-il de ses virtus curatives ? Enquête et débat.

Sitôt franchi le seuil, l’odeur poivrée caractéristique emplit les narines. Dans les bureaux de la compagnie SIMM, à Naaldwijk, en banlieue proche de Rotterdam, ça ne sent pas la tulipe mais la marijuana ! La petite ville hollandaise semble entièrement dédiée à l’horticulture. Les serres plus ou moins grandes alternent avec les maisons de brique. Au milieu, serpente un réseau de canaux "de poche", qu’on peut traverser d’une enjambée, où stagne une mixture vert fluo, gorgée de lentilles d’eau.

Ce sont des plants d’un genre nouveau qui poussent dans ce coin de plat pays. Dans les serres de SIMM, grandit une variété de cannabis qui, depuis le 1er septembre, fait partie de la Pharmacopée nationale. La marijuana est aujourd’hui un médicament agrée par le ministère de la santé néerlandais. Au moment où, 300 kilomètres plus au sud, on parle d’infliger des amendes pour "fumette" intempestive, les Pays-Bas passent au "cannabis thérapeutique". Cela se pratiquait déjà, mais c’était illégal ; aujourd’hui, c’est officiel. Et si on est arrivé là, c’est en grande partie à cause de James Burton, le fondateur de la société SIMM, Américain d’origine.

"Fumer du cannabis m’évité de devenir aveugle, raconte ce quinquagénaire, cravate, costume droit, discret catogan. Tous les hommes de ma famille ont hérité génétiquement d’un glaucome. Mon oncle marche avec une canne blanche, tout comme l’un de mes frères, et le cadet porte des lunettes aux verres de trois centimètres d’épaisseur. J’ai essayé tous les médicaments que l’on prescrit pour ce genre d’affection. Sans succès. A cause d’un souffle au cœur, les bêtabloquants me tuaient même bien plus vite qu’ils ne me soignaient".

James Buron a crée SIMM il y a dix ans. Aujourd’hui, en fonction des affections ciblées, son catalogue compte plus de 130 variétés. L’une sera plus spécifiquement destinée aux malades du sida, et sera censée leur redonner de l’appétit, éviter les vomissements et apaiser leurs douleurs. Une autre variété sera dédiée à ceux qui souffrent de sclérose en plaques, une autre encore, dilatant plus largement les pupilles, aux personnes atteintes d’un glaucome. Comme James Burton. C’est au Viêt Nam, pendant la guerre, qu’il a rencontré le cannabis. D’abord dans une approche "récréative", vite devenue thérapeutique, selon ses dires. De retour au pays, le "vétéran" cultive des plants, pour sa propre consommation. Résultat : un an de prison et tous ses biens confisqués.

Si je reste aux Etats-Unis, j’y perdrais la vue, se persuade James. Avec sa femme Linda, il s’exile aux Pays-Bas et monte son institut de marijuana médicinale (l’acronyme de SIMM). Au fil des ans, il fournit quantité d’hôpitaux et de médecins. Plus de 10’000 patients se seraient tournés vers ses produits, estime-t-il, fatigués de devoir se fournir dans des coffee-shops (cafés où la vente est tolérée) peu soucieux de garantir une qualité constante à leurs variétés de cannabis. Surtout, elles ne répondent pas vraiment aux besoins des malades. Elles sont là pour faire planer plus que soulager. . .

D’où la création d’une filière e marijuana médicinale ― empruntée aussi par une poignée d’autres entreprises néerlandaises. Une marijuana illégale mais tolérée, selon l’usage d’un pays qui a appliqué cette même politique de flou à ses coffee-shops : "Pour chaque règle, il existe une exception. . ." Deux entreprises (SIMM et Bedrocan) ont reçu, le 1er septembre 2003, la licence pour fournir légalement à des pharmacies. Cette officialisation comporte de vrais bénéfices : "Pour l’instant, nous ne vendons qu’une variété légale, la SIMM 18, au large spectre d’action, mais elle est contrôlée du début , la plantule, jusqu’à la fin. Garantis sans pesticide ni bactérie, tous nos plants proviennent de le même plante mère, assurant la stabilité de la lignée. Et tous nos flacons sont marqués d’un code-barres qui permet une traçabilité complète. Si l’un de nos lots se révélait défectueux, le ministère de la Santé serait en mesure de les rappeler tous", précise James Burton.

La SIMM 18 comporte 15% de Δ9 tétrahydrocannabinol (THC) et 0,7% de cannabidiol (CBD), les deux cannabinoïdes majoritaires d’une plante qui en compte plus de 60 différents, des molécules particulièrement complexes de la famille des terpènes, et plus de 400 composés chimiques. A la différence du cannabis des coffee-shops, les variétés thérapeutiques ne privilégient pas le seul THC, le cannabinoïde qui fait planer, mais également le CBD, relaxant. "Même si, pour calmer les douleurs et, parfois rendre euphoriques des patients du bout du rouleau, certaines variétés comportent davantage de THC".

Chez les néerlandais, cette légalisation du cannabis médicinal est passée quasi inaperçue. Tout juste étonnés que cela n’ait pas été fait plus tôt, tant semblent ici acquis les effets bénéfiques de la plante sur la douleur, la raideur musculaire ou encore la perte d’appétit. Ce constat, le ministère de la Santé publique l’a établi, qui a ouvert un bureau du cannabis médicinal dès mars 2000, avant de passer à la légalisation d’aujourd’hui, mettant fin à une situation absurde et potentiellement dangereuse ― parce que clandestine ― pour la santé de ses concitoyens.

La loi néerlandaise a plié devant le nombre des utilisateurs et des prescripteurs. Il faut pourtant savoir que la preuve scientifique des bienfaits de la plante fait encore défaut. A cela, une raison simple et fondamentale pour tout ce qui concerne les médicaments : "Il faudrait un équivalent placebo, explique James Burton. Nous y travaillons, mais nous sommes encore incapables de créer une variété qui contiendrait 0% de cannabinoïdes sans perdre le goût ni l’odeur". Le cannabis "Canada-Dry" est à inventer.

Reste que la plante a fait l’objet de nombreuses études scientifiques et ce jusque dans les années 1960. Par la suite, elle s’est mise à sentir le soufre, les hippies passant par là et laissant dans leur sillage de épaisses volutes de fumée. Des Etats-Unis à la majeure partie des pays industrialisés, les recherches sont devenues taboues. "La stigmatisation du cannabis ― étudié par les Chinois voilà plus de 3000 ans et qui le prescrivaient pour une douzaine d’affections différentes ― a fait peser un véritable interdit sur les recherches jusque dans les années 1990", constate James Burton, qui pousse l’analyse encore plus loin : "Les grandes industries pharmaceutiques pourraient faire pression sur les gouvernements mais ce n’est pas dans leur intérêt, estime-t-il. Le cannabis est susceptible de remplacer un grand nombre de leurs molécules synthétiques".

A l’heure actuelle, seuls les patients disposant d’une assurance médicale privée sont remboursés de leur cannabis-médicament. Pour les autres, aux revenus plus modestes, James Burton estime de six mois à un an (dès que l’attention internationale sera retombée) le délai au terme duquel le gouvernement s’attellera, en toute quiétude, au remboursement du traitement par la Sécurité sociale.

Revers da la médaille, depuis le 1er septembre, James Burton ne peut plus satisfaire les nombreux patients venus de France, de Belgique, d’Angleterre ou d’Espagne avec un certificat de leur médecin personnel demandant de les fournir en cannabis thérapeutique. Désormais, ne passent à travers le tamis de la loi que les seules ordonnances établies par des médecins néerlandais. "Fort de cette ordonnance, je peux emmener mon cannabis à Paris, fumer à mon hôtel, sans que la police puisse dire quoi que ce soit ! J’ai une prescription légale établie par mon médecin traitant disant que c’est la meilleure médication possible pour moi. Cela risque de créer des situations intéressantes si on essaye de le confisquer...", note James Burton dans un demi-sourire.

Comme les Pays-Bas, le Royaume-Uni a choisi son camp. Fin 2003, début 2004, elle doit commercialiser un spray à base de cannabis, Sativex, que distribue le géant pharmaceutique Bayer. Pour James Burton, les deux décisions, néerlandaise et britannique, auront un effet boule de neige sur la totalité de l’Europe d’ici cinq ans, entraînant même les Etats-Unis à leur suite "dès que ceux-ci se seront rendus compte de la manne financière du marché du cannabis thérapeutique".

Par Hervé Ratel, envoyé spécial à Naaldwijk
Date de parution mercredi 14 avril 2004 15:46

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