Droit de réponse suite à l’article de propagande prohibitionniste dans Valeurs Actuelles

ASUD, Auto support des usagers de drogues, a exigé la publication de ce droit de réponse aux accusations de prosélytisme et de gabegie de l’argent des subventions. L’article de V.A du 18 mars 2005 fut un point d’orgue de la nouvelle campagne hystérique contre les drogues en France.

Le mépris

A Monsieur Arnaud Floch, journaliste à Valeurs Actuelles,

Après avoir lu dans le n° 3564 de V.A., votre dossier , consacré à la réduction des risques liés à l’usage des drogues nous avons été partagés entre plusieurs sentiments. Le premier, viscéral, était un sentiment classique de la gêne qui accompagne le spectacle de la haine. Cette haine irréductible, sûre de son bon droit, celle qui fit les délices de la presse d’extrême droite des années trente du siècle dernier. Une haine qui ne s’embarrasse pas de vérifier l’information qui lui sert de support, qui manie en virtuose provocation et vérités partielles. Bref, une haine qui ne vise aucun débat et ne prévoit aucune réplique, son but étant de conforter les convaincus et d’apostropher les autres, ceux d’en face, considérés a priori comme des adversaires.

Puis je me suis interrogé. Pourquoi cette haine émerge-t-elle maintenant ? Pourquoi sortir du silence et de l’indifférence qui accompagnent si souvent les actions d’ASUD, au grand dam de nos militants . Et si, grâce à votre prose, nous avions l’opportunité de nous adresser à une partie de l’opinion sous-informée en matière de politique de réduction des risques ? Les erreurs manifestes de dates et de chiffres, le refus de contacter ASUD, pourtant nommément mise en cause à cinq reprises dans les différents papiers qui composent votre dossier, autant d’indices d’une précipitation inhabituelle pour une presse se voulant malgré tout respectable...

En plus de la haine, c’est la peur qui caractérise le mieux le sentiment dominant de cette mise en cause ad hominem. Une peur panique qui justifie de passer outre les règles déontologiques élémentaires du journalisme. Une peur teintée de mépris aussi qui mise sur l’incapacité des drogués à réagir en citoyens, ce qui autorise quelques libertés avec l’exactitude des faits. Une peur de voir émerger, derrière cette réduction des risques que vous dénoncez avec tant de virulence, la figure de l’usager de drogues citoyen, du drogué légal relevant des dispositions réglementaires du droit des malades. C’est peut-être la crainte de devoir dialoguer avec nous qui vous conduit à nous calomnier, mais comme souvent, l’épilogue de ces actes manqués aboutit à l’inverse. Votre mise en cause grossière d’ASUD nous permet précisément de dialoguer, d’abord avec vos lecteurs, puis avec vous.

La Haine, la peur et le mépris. L’indignation et surtout pas la discussion.

En liminaire, quelques mises au point élémentaires. L’association, Auto Support des Usagers de Drogues (A.S.U.D.), n’est pas une hydre menaçante pilotée par la gauche, comme le sous-entend vos propos. Non seulement nous n’employons modestement que quatre salariés à plein temps après 13 ans d’existence, mais nos premiers fonds nous ont été accordés par un gouvernement de droite justement, et ont été depuis régulièrement renouvelés lors de toutes les alternances.

Or d’après votre papier, la politique de réduction des risque (RdR) serait une politique « instaurée par la gauche »( p. 20). RIEN N’EST PLUS CONTRAIRE À L’HISTOIRE, et tous le spécialistes le disent et l’écrivent : la RdR est fille de la droite. C’est Michèle Barzach en 1987, alors Ministre de la Santé du premier gouvernement de cohabitation, qui inaugure cette politique en France en autorisant la vente de seringues stériles aux toxicomanes, un geste qui sauve de la contamination par le VIH des dizaines de milliers d’usagers de drogues. C’est ensuite Simone Veil et son secrétaire d’Etat Philippe Douste-Blazy en 1993 qui font passer le nombre de places méthadone de 50 à 5 000, et surtout autorisent la mise sur le marché de la buprénorphine (le Subutex) deux ans plus tard, faisant rapidement de la France l’un de pays les mieux dotés en matière de traitements de substitution aux opiacés.

Quant au soi-disant échec de la RdR, le flou des affirmations gratuites de vos articles tente, là aussi, d’obscurcir la logique implacable des faits. Toutes les statistiques prouvent au contraire son succès foudroyant. En 10 ans, la RdR a fait des usagers de drogues un groupe quasiment exempt de contaminations VIH , et les overdoses sont passées durant la même période de 600 à moins de 100, ce qui est une sorte de miracle en terme de prévention,(Institut National de Veille Sanitaire, rapport 2004,pp).

Mais surtout, et c’est probablement là l’explication de votre hargne à notre égard, elle a permis à des dizaines de milliers d’usagers de drogues de renouer avec la vie de famille, avec la vie professionnelle et bien souvent avec la vie tout court (Actes de la Conférence de Consensus sur les traitement de Substitution aux Opiacés). Or, rien ne semble plus vous exaspérer que cette réussite-là. En inscrivant les usagers de drogues sans restriction dans le domaine des soins, la réduction des risques nous donne des droits que la loi de 70 (qui pénalise l’usage des stupéfiants )nous déniait jusqu’à présent.

Cela est dérangeant au point que votre papier essaye constamment de gommer ce qui fait la particularité d’ASUD. Or depuis 13 ans, nous ne cessons de nous affirmer tels que nous sommes : une association d’usagers et d’ex- usagers de substances psycho-actives, considérant que notre consommation passée ou présente ne mérite pas la peine de mort à laquelle nous condamne la prohibition sous ses formes multiples.

Pour nous, l’équation est simple : la prohibition des seringues a conduit à la dissémination du sida et des hépatites, la prohibition des produits nous livre au trafic et à tous ses corollaires, la prohibition de l’information sanitaire entrave notre accès aux soins, et toutes ces prohibitions se conjuguent entre elles pour nous interdire ce qui fait l’essentiel de la vie sociale : la citoyenneté, autrement dit le droit à être reconnu comme partie légitime du corps social. Avant toutes choses, ASUD est la première association de toxicomanes, comme disent certains, un vocable auquel nous préférons celui d’usagers de drogues.

Non seulement notre objectif n’est pas de faire la promotion des drogues, mais nous sommes probablement mieux placés que l’association France sans Drogue pour en connaître les dangers.

Pourtant très au fait de la prose d’ASUD en ligne sur Internet , vous n’avez pas jugé utile de rappeler le long développement que nous consacrons à la question du prosélytisme, dans un courrier adressé au sénateur Bernard Plasait. De même, les citations attribuées à ASUD sont systématiquement ou tronquées ou sorties volontairement de leur contexte. Nous n’avons, par exemple, jamais écrit, que l’usage des drogues était “ protégé par la Déclaration des droits de l’Homme ”. En revanche, nous mentionnons souvent le fait que l’usage individuel, dans un lieu privé, par un adulte responsable n’est pas contradictoire avec l’exercice de la liberté tel qu’il est défini dans la Déclaration de 1789 : la liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres.

Autre approximation, notre site Internet ne fait nullement la promotion du cannabis - un délit toujours durement réprimé par le Code pénal. Nous y affirmons au contraire, dans un dossier consacré au cannabis thérapeutique, que le cannabis est une drogue, au même titre que l’héroïne ou la cocaïne. Notre propos est de s’intéresser aux personnes atteintes par diverses pathologies graves et qui déclarent avoir connues un soulagement médical grâce à la consommation de cannabis. Pour échapper au deal de rue, ces personnes ont souvent opté pour la culture et la production de leur propre chanvre. Nous avons donc considéré de notre devoir de faire le point sur tout ce qui peut exister comme informations sur le sujet, tout en clôturant notre propos d’un rappel à la loi long d’une page.

J’engage donc vivement les lecteurs de V.A. à se faire directement une opinion en consultant notre site( seulement accessible aux plus de 18 ans) : www.asud.org

Le sida, les hépatites et les overdoses ont déjà pris leur quota de membres et de dirigeants d’ASUD. La haine, la peur et le mépris vont continuer à faucher des vies de femmes et d’hommes qui ne sont qu’ au milieu du gué, à l’âge où d’autres -ceux qui se contentent de consommer les drogues légales- fondent des familles, élèvent leurs enfants, boivent, fument, aiment, haïssent, enfin vivent. . Oui, si l’on cesse de vouloir empêcher à tout prix les drogués de se droguer, la majorité d’entre eux vivent plus longtemps et vivent mieux . C’est tout le sens de notre slogan sur les "les drogué-zeureu", qui nous est jeté à la tête comme une insulte.

Il importe que les gens qui lisent ces lignes, et particulièrement ceux qui ne partagent pas nécessairement nos options sur la dépénalisation de l’usage des drogues, comprennent à quel point notre combat n’est pas une ostentation libertaire de petit bourgeois, ni même le fruit de la seule réflexion intellectuelle. Non, notre combat est une lutte pour sauver notre peau. Un certain nombre d’entre nous ne seraient probablement plus de ce monde si la politique de réduction des risque n’avait pas été appliquée. C’est peut-être cela que vous appelez “ l’échec de la politique réduction des risques ”.

Sur la tombe de tous les drogués sacrifiés au mythe des sevrages répétitifs et obligatoires des années 70 à 90, on aurait pu inscrire cette phrase terrible prononcée par un psychiatre après le suicide d’un de ses patients en thérapie : “ Il est mort, certes, mais il est mort guéri !

Eric Schneider, Président d’ASUD

Fabrice Olivet, directeur

Article modifié le mercredi 20 avril 2005 03:32, Date de parution mercredi 20 avril 2005 03:29
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