France : 8.000 flics pour chasser la boulette de shit dans les collèges et les lycées

Dominique Galouzeau de Villepin, si-devant ministre de l’intérieur, n’a pas attendu longtemps pour envoyer paître la nouvelle stratégie européenne sur les drogues, sacrifiée sur l’hôtel de la politique spectacle. Sous couvert de la lutte contre la violence scolaire, il vient d’organiser une gigantesque chasse aux fumeurs de joint. Le Parlement de Strasbourg avait insisté sur les méfaits de la stigmatisation et de l’exclusion sociale des consommateurs. Mais Villepin n’en a que faire, il est trop occupé par la surenchère médiatique qui l’oppose à Nicolas Sarkosy pour prendre le temps de lire les directives européennes. Il souhaitait être "jugé sur pièces". Elles sont bien maigres. L’opération a été qualifiée de "poudre aux yeux", "publicitaire", de "mascarade pitoyable" ou bien encore de "communication-spectacle".

D’énormes moyens pour presque rien
Au petit jour, 4000 policiers et autant de gendarmes ont soit disant traqué le délinquant juvénile à la sortie de 1200 établissements scolaires et dans les transports en commun. Bilan : Ridicule ! 101 interpellations, dont 75 pour infraction à la législation sur les stupéfiants et seulement 13 pour port d’arme prohibé. Cela fait moins d’une infraction pour cent établissements et 80 poulets par délit constaté, une vraie gabegie de l’argent du contribuable. Mais l’ego d’un ministre n’a pas de prix.

Un ciblage contestable
Et pourtant les services de police, en liaison avec les rectorats, avaient sélectionné des établissements réputés sensibles. "Comme on dit pour ne pas dire basanés (car on n’en recensa guère campant matraque au pied place du Panthéon, entre Henri IV et Louis le Grand)", pertinente observation de Pierre Marcelle dans sa chronique parue dans Libération du 11.01.05. Les élèves des établissements huppés, moins habitués à la pression policière et plus riches pour acheter du cannabis, auraient peut-être fourni des cibles plus faciles mais aussi plus sensibles. Le mal ne peut pas être au sein des élites, pour en être sûr autant ne pas chercher. Pour cet ambitieux ministre des poulets, il est plus politiquement correct de lâcher la meute sur les sauvageons que sur les enfants de ses camarades de promotion.

Dégâts collatéraux
Pour ne pas rentrer les mains vides à la brigade, certaines unités ont verbalisé les parents coupables d’infractions mineures au code de la route. Interviewé par le Nouvel Observateur.fr le 07.01.05, Christine S, une habitante de la banlieue grenobloise qui a écopé d’une amende de 135 € et perdu quatre points pour n’avoir pas suffisamment marqué un stop, fulmine."Au lieu de nous emmerder le matin alors que l’on vient déposer les gamins et qu’on est en retard, ils feraient mieux d’être là à la sortie des cours à 12h et 16h, c’est là qu’il y a des problèmes et des bagarres !", Les enfants fument, les parents trinquent.

Signaux de fumée électroniques
La quasi-totalité des cailleras et du peuple de l’herbe a esquivé la descente grâce au SMS, aux radios locales et au téléphone arabe. Les rafles policières fonctionnent mieux quand les cibles portent des étoiles jaunes. Hormis quelques étourdis qui avaient oublié qu’ils étaient chargés, ce sont les plus pauvre qui se sont fait serrer, ils n’avaient pas les moyens de jeter leur boulette et ont tenté leur chance. Ceux qui sont tombés sur les chiens des stups n’en ont pas eu. Un seul groupe de six dealers a été identifié en Moselle, les autres sont de simples consommateurs. Cela démontre l’absence de travail préparatoire et de connaissance du milieu et l’absence de liaison avec le personnel éducatif et d’encadrement.

Une jeunesse pas convaincue
Mais surtout, cette opération accentue le manque de confiance de la jeunesse dans sa police, bien peu de délinquants ont été signalés par les victimes qui tenaient pourtant là une occasion. "C’est du flicage", a estimé pour Le Monde Nicolas, 14 ans, élève de 4e, pour qui "les gendarmes feraient mieux de chercher les bandits". Interrogée par le Nouvel Observateur, Saliaha, 14 ans, et ses copines de 3e, dénoncent pour leur part une nouvelle stigmatisation du quartier et de leur établissement. "Déjà que notre collège n’a pas très bonne réputation, alors les policiers en plus... On n’a pas besoin d’eux, on ne se sent pas à l’aise avec eux", confie-t-elle.

Un ministre peu convaincant
"La journée d’aujourd’hui a pour but d’engager cette mobilisation de l’ensemble de nos forces de sécurité en liaison et en coordination avec les responsables de la justice et de l’éducation nationale. Il n’y a pas de volonté de notre part de harceler quiconque. Derrière ça, il y a des réalités très concrètes qui touchent les jeunes : problèmes de racket, de trafic de drogue, d’actions violentes, racistes" a précisé le ministre. Le Ministère de l’Education Nationale est resté étonnamment silencieux. Les principaux intéressés n’ont pas l’air convaincu, les organisations syndicales et les représentants des parents d’élèves non plus. Un communiqué du SNES-FSU dénonce "le caractère avant tout spectaculaire d’une telle opération", soulignant que les contrôles opérés "ne semblaient être motivés par aucune raison précise". Alors que la tendance est à la suppression de postes de pions, tous réclament plus d’adultes dans les établissements mais pas en bleu.

Rétablir l’ordre moral
La droite, certains proviseurs prompts à cirer les pompes de la hiérarchie et quelques angoissés de la sécurité ont salué une opération qu’ils souhaiteraient permanente. Ils ont fustigé l’esprit "soixante-huitard dépassés" des détracteurs. Ils veulent sans doute le rétablissement des punitions corporelles et des maisons de redressement, la restauration d’une France pétino-versaillaise, avec des garçons marchant au pas, en blouse grise, la nuque bien dégagée et surtout les filles à part, avec le crucifix dans les classes et le salut au drapeau en beuglant la Marseillaise.

Conséquences néfastes
Ces gesticulations d’adultes ne doivent pas faire oublier les vrais problèmes de violence et les usagers de cannabis pris au piège de cette mascarade. Comme le dit Yann Bisiou, maître de conférences en droit privé et spécialiste du droit des drogues dans une tribune publiée par Libération le 11.01.05 "si l’usage de stupéfiants peut constituer un problème social, sanitaire et éducatif, il ne participe pas à la violence scolaire contre laquelle ces actions médiatiques prétendent réagir". Pour ces adolescents, cette affaire aura des conséquences. "On transforme en délinquants une centaine d’adolescents victimes de leur consommation. La société répondra à leur usage de drogue par une exclusion de l’établissement scolaire, par une garde à vue, une perquisition au domicile des parents, parfois des poursuites pénales avec, au bout du chemin, l’interdiction d’exercer plusieurs dizaines de professions".

La France à contre-courant
Voilà exactement ce que la stratégie européenne voudrait que les gouvernements de l’Union évitent dans l’avenir. Elle plaide pour le rétablissement des usagers de cannabis dans leurs droits citoyens, préalable indispensable à un dialogue constructif afin de réguler la consommation et de réduire les risques. Pour l’instant, la France préfère la terreur et la stigmatisation. En vrai, les jeunes n’ont même pas peur, ils rient jaunes de notre hypocrisie et notre incompétente. Finalement, la constante référence à Mai 68 est peut-être pertinente, un jour viendra où ils vont nous botter le cul.

Laurent Appel
Article modifié le vendredi 14 janvier 2005 12:50, Date de parution vendredi 14 janvier 2005 12:46
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