La traque aux fumeurs de cannabis s’enflamme

Microboulettes, maxi contrôles

Bienvenue au pays de la traque à la boulette de shit. Microboulettes, maxi contrôles

Au collège ou dans la rue, les contrôles sont nombreux et souvent infructueux.

par Matthieu Ecoiffier

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Témoignages

Reniflage de cartables en plein cours

Hiver 2004. Alain, professeur de français dans un collège grenoblois, fait cours à des quatrièmes de 12-13 ans.

« Soudain, on tape à la porte. Entrent trois gendarmes et un chien, suivis du principal. "Ne bougez pas. On va faire passer un chien qui va renifler dans vos cartables pour savoir s’il y a de la drogue comme du cannabis. N’ayez pas peur, il est gentil", assène l’un des uniformes. Les gamins ne bougent plus. Moi non plus sur mon estrade. Le chien renifle partout, y compris mon cartable. Rien à déclarer. C’est fini, la porte claque. Le tout a duré trois minutes, sans autre commentaire, ni aux élèves ni à mon endroit. Je ne peux rien expliquer aux élèves, je ne suis au courant de rien. Après le cours, je vais voir le principal. "Tu viens d’assister à une opération de prévention", me dit-il. Et s’ils avaient trouvé quelque chose, le gosse repart menotté ? "Je n’y avais pas pensé", me rétorque le principal.

Expulsés trois jours pour des cigarettes... aux herbes de Provence

Printemps 2005. Un établissement privé de la banlieue parisienne.

Deux élèves de quatrième fument un joint dans la cour. Le règlement du lycée prévoit une expulsion immédiate et définitive en cas de fumette. Le proviseur repère les deux collégiens. Il appelle la police. Qui embarque les deux élèves. Prévenus, les parents arrivent ventre à terre au commissariat. « Je veux savoir ce qu’il y a dans le joint de mon fils », exige le père de l’un d’eux. Les policiers déroulent le joint. A l’intérieur : de l’herbe de... Provence. Les deux adolescents s’étaient fait carotter. « Ils ont quand même été expulsés trois jours par le collège. Et la police a pris à leur encontre une injonction à rencontrer un professionnel de la toxicomanie », raconte un intervenant.

Opération portes défoncées des groupes d’intervention régionaux

Automne 2005. La police « met un gros coup de pression » sur le quartier du Parc à Nanterre, raconte Kader, 49 ans, dont le fils, en cavale, a été condamné à cinq ans pour trafic de stupéfiants.

« Ils arrêtent tout le monde. Les jeunes qui tiennent le mur et fument avec le guetteur sont pris pour des guetteurs. Et les familles sont accusées de complicité, alors qu’aucun parent n’incite son fils à trafiquer ! » Dans la cité, les opérations coup de poing des groupes d’intervention régionaux à 6 heures du matin sont redoutées. « Avant, ils sonnaient, maintenant ils défoncent la lourde. Et pas une seule porte mais tout l’étage, raconte Kader. Ils savent que les jeunes donnent leur teushi [shit] à des nourrices [voisins] pour ne pas le garder chez eux en cas de perquisition. Donc ils cassent tout. Quand ils s’aperçoivent qu’il n’y a rien, ils se barrent. »

Un contrôle à la limite de la bavure

Juin 2004. Sylvain et Gilles, 23 ans, vont au cinéma du Forum des Halles, dans le 1er arrondissement de Paris, voir une rétrospective Brian De Palma.

« Avant la séance, on se roule un joint, qu’on fume dans la rue. Au fond de ma poche, je garde une microboulette, une crotte de mouche pour me faire après un stick, un minipétard. A mon avis, après le film, qui dure trois heures, on n’était plus défoncés du tout. On passe le tourniquet du RER A pour rentrer, trois policiers surgissent d’un coin de couloir. "Stop, on s’arrête, disent-ils en posant leurs mains sur nos torses. Vos cartes d’identité." Moi je flippe à cause de la microboulette. Ils sont trois : deux de 26-27 ans et un plus vieux, qui joue la brute muette. "Pas d’arme blanche, de stupéfiants ? On va voir ça. Si tu m’as menti, ça va faire mal", me dit un petit brun. Il a l’air sérieux. Je repense à mon père, un type honnête qui cite Brassens : "Je traverse dans les clous car je n’aime pas les policiers." Du coup, j’avoue. "Voilà j’ai ça", dis-je, en lui donnant ma microboulette. "Tu te fous de ma gueule ? Videz vos poches." Il y a des dealers aux Halles, ils pensaient qu’on en avait forcément plus. Mon pote sort un paquet de Camel. Dans l’après-midi au bistrot, une copine lui avait dessiné des petits coeurs dessus. "C’est quoi ça ? T’es pédé !" lui balance le keuf. Je me dis : ouh là, ça part mal, les insultes, et tout. Il refuse de regarder ma carte d’identité, me tourne autour. Et crache sur ma chaussure. "Vous n’avez pas le droit !" "J’ai tous les droits", répond-il en toquant son badge de policier du bout de sa matraque. Il me plaque violemment face contre mur, commence à me fouiller. Et me montre une petite porte, sur le côté. "Si tu continues à te foutre de ma gueule, on va aller s’enfermer là tous les deux." Et là, c’est l’intervention divine : j’aperçois les parents de ma petite copine, la cinquantaine. Ils fixent les policiers. "Mais c’est Sylvain ! Qu’est-ce qui se passe ?" s’enquiert le père. "Juste un contrôle d’identité", lui répond le brun, soudain calmé. Avant de s’éloigner, il écrase la microboulette avec son talon. »

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La traque aux fumeurs de cannabis s’enflamme

par Matthieu Ecoiffier

La chasse aux usagers de cannabis bat son plein. Selon les derniers chiffres de l’OCRTIS (1), le nombre d’interpellations ne cesse d’augmenter. En 2005, il y a eu, rien que pour usage, 106 610 infractions à la législation sur les stupéfiants (ILS), soit une hausse de 4,4 % par rapport à l’année précédente, contre 10 982 "ILS" pour trafic, en baisse de 2 %.

Les fumeurs de shit se retrouvent de plus en plus derrière les barreaux. En un an, les incarcérations ont augmenté de 18,5 % pour usage simple. Dans les comités locaux de prévention de la sécurité et de la délinquance, on « sent la pression du sous-préfet sur le commissaire divisionnaire pour faire du chiffre : qu’il s’agisse d’un trafiquant ou d’un petit fumeur, tous sont fléchés ILS ».

Amalgame.

« Contrairement au discours officiel, on réprime à tour de bras et on réprime les usagers de cannabis. C’est la seule drogue qui est visée : on ne voit plus guère d’héroïnomanes dans les rues et la consommation de cocaïne, pourtant en plein essor, passe inaperçue », analyse la sociologue Anne Coppel. Pour cette spécialiste des drogues, « au lieu de cibler les vrais méchants, on fait peur à tous les jeunes qui ont un joint en poche ».

En 2004, le gouvernement britannique a transféré le cannabis de la catégorie B de stupéfiants (amphétamines, barbituriques) à la C, la plus anodine. Et recommandé aux policiers de ne plus arrêter les fumeurs « porteurs d’une faible quantité de cannabis ». Deux ans après, selon Petra Maxwell, porte-parole de l’observatoire indépendant Drugscope : « Nous avons enregistré une baisse de la consommation chez les collégiens de 11-15 ans et les adultes de 19 à 26 ans. »

En France, sur les bancs UMP de l’Assemblée nationale, on pense que « le cannabis, c’est la clé dans la serrure de la maladie, de la folie et du suicide ». Le 27 janvier, 80 députés de droite ­ dont Bernard Debré et Claude Goasguen ­ ont exigé une commission d’enquête sur la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt). Amalgamant fumeurs de shit et héroïnomanes, ils accusent la Mildt de financer des associations qui inciteraient les jeunes à « se droguer propre ».

Clandestins.

Un bilan des consultations de jeunes lancées après la campagne télé « Le cannabis, une réalité » doit être publié en mars. « On n’a pas vu de hordes de jeunes souffrant d’un usage problématique. Même si pour certains la rencontre a été utile », explique Jean-Pierre Couteron, de l’Association nationale des intervenants en toxicomanie. Sept jeunes sur dix ayant franchi la porte de ses consultations y ont été envoyés par les autorités judiciaires, scolaires ou parentales. « La répression fait que les consommations se clandestinisent et on passe à côté de jeunes qui ne vont pas bien », regrette Valère Rogissart, directeur de l’association Sida Parole, à Colombes.

Libération, lundi 27 février 2006

Date de parution dimanche 28 mai 2006 00:00
and the that histories debate
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