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Le cannabis au Maroc : histoire brève d’un paradoxe politique

Contexte historique, politique et économique de la production de cannabis dans la région du Rif : de l’agriculture de subsistance à l’industrie du haschich.

www.spsrasd.info 16/08/2011

Depuis le début des années 2000, de nombreuses études menées par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) et par l’Observatoire géopolitique des drogues (OGD) affirment que le Maroc est le premier producteur et exportateur mondial de cannabis (marijuana et haschich). Selon leurs rapports, cette économie parallèle – essentiellement implantée dans la région du Rif – se serait largement développée depuis une vingtaine d’années. Malgré une succession de programmes d’éradication des cultures de cannabis, les actions menées par les autorités marocaines n’ont pour le moment pas permis d’endiguer ce phénomène, qui s’insère désormais dans une dimension internationale.

Le contexte de la production et du commerce de cannabis au Maroc est très particulier dans la mesure où il diffère de celui que l’on rencontre dans les principaux pays producteurs de plante à drogue (Afghanistan, Birmanie, Colombie). Bénéficiant d’une situation politique, économique et sociale relativement stable, le Maroc est signataire des principales conventions des Nations unies contre les stupéfiants et les substances psychotropes (1961, 1971, 1988), ainsi que du traité pour la lutte contre la criminalité transnationale organisée (2000). Le pays abrite pourtant plusieurs dizaine de milliers d’hectares consacrés à la culture du cannabis, tandis que la région du Rif est devenue en quelques décennies le principal fournisseur mondial de haschich.

Le Rif : région marginale ou carrefour commercial ? Au Maroc, la région du Rif concentre l’essentiel de la production de cannabis marocain. Située au nord du pays, cette région montagneuse du littoral méditerranéen s’étend depuis Tanger à l’ouest, jusqu’à Moulouya à l’est. Relativement isolée du reste du territoire en raison du relief, et longtemps délaissée par le pouvoir central (Troin, 2002 ; Chouvy, 2008), la région du Rif est essentiellement vouée à l’agriculture. Avec une densité de population très importante et des ressources naturelles extrêmement limitées, la région souffre d’un lourd retard en matière d’équipement et de développement économique.

Dans ce contexte, la culture du cannabis y est surtout considérée comme une activité de subsistance. Cependant depuis les années 80, la superficie cultivée connaît un tel développement que le cannabis y est pratiquement devenu une monoculture. Selon de nombreuses études, ce marché serait non seulement la première source de revenus des paysans rifains, mais tendrait à devenir l’un des principaux apports en capitaux au Maroc (Observatoire Géopolitique des Drogues, 1994 ; Hibou, 1996 ; Moreno, 1997 ; Labrousse, 2002 ; Chouvy, 2005).

Au Maroc depuis l’Antiquité, l’ensemble du littoral méditerranéen jusqu’au détroit de Gibraltar constitue un espace stratégique. Durant des siècles, cette région a abrité de nombreux comptoirs, qu’ils aient été phéniciens, romains, ou encore portugais. À l’heure de la mondialisation des échanges, cette zone constitue désormais un véritable carrefour commercial où s’insèrent à la fois les activités légales et les marchés prohibés (stupéfiants, contrebande, trafic humain, etc.).

Les bénéfices des activités illicites sont généralement réinjectés dans l’économie légale par le biais du système financier qui, paradoxalement, est particulièrement bien représenté dans le Rif. En effet, bien que la région demeure largement sous-équipée, elle possède malgré tout l’un des réseaux bancaires les plus puissants du Maroc (ONUDC, 2007). Selon de nombreux observateurs, l’importance de l’économie parallèle et de la corruption dans cette région sous-développée et marginalisée, où la tolérance du cannabis est historique, pourrait en partie expliquer l’explosion du trafic au cours des dernières décennies (ONUDC, OGD, OEDT).

Le cannabis au Maroc, une stratégie politique

Selon plusieurs chercheurs, le cannabis aurait été introduit au Maghreb au VIIe siècle. Sa culture se serait ensuite progressivement répandue, et se serait véritablement implantée dans le Rif au cours du XVe siècle (Labrousse, Romero, 2001 ; OGD, 1996 ; ONUDC, 2003). À la fin du XIXe, le sultan Moulay Hassan Ier autorisa officiellement la culture et la consommation locale de cannabis dans cinq villages du Rif (tribus des Ketama, des Beni Seddate et des Beni Khaled), dans le cadre d’une politique de pacification (J-F. Troin, 2002). En effet à cette période [1863-1898] de nombreuses révoltes éclataient dans le région. La population locale, essentiellement berbère, était à la fois opposée aux présences française, anglaise et espagnole, mais aussi à la politique menée par le pouvoir central. Face à une véritable guerre d’indépendance, cette stratégie de légalisation du cannabis dans le Rif a été poursuivie sous le protectorat espagnol [1912-1956], (Chouvy, 2008).

Dans le reste du pays, sous contrôle français depuis 1912, la culture du cannabis fut progressivement proscrite après la signature de la Convention internationale sur l’opium et le pavot, qui concernait également la coca et le cannabis (Conférence de Genève, 1925). En 1932, la production de cannabis est officiellement interdite par décret royal. Cependant elle reste autorisée pour la Régie des tabacs et du kif, une société multinationale dont le capital était principalement français, et qui était implantée dans les régions de Kenitra, de Marrakech, du Gharb et du Haouz (Chouvy, 2008).

C’est seulement en 1956, au moment de l’indépendance du Maroc, que l’interdiction de cultiver du cannabis fut définitivement appliquée, à l’exception des cinq villages historiques du Rif où la production fut autorisée au XIXe siècle. En effet, aux yeux des Rifains, la culture du cannabis était à cette époque non seulement un droit qu’ils estimaient avoir acquis après de nombreuses révoltes, mais surtout une réponse à leur sous-développement.

En 1992, à la fin de son règne (1961-1999), le roi Hassan II lança une véritable « guerre contre la drogue » dans la région du Rif. Prévoyant la destruction des cultures de cannabis et des poursuites judiciaires, elle s’inscrivait alors dans un contexte de forte contestation politique, violemment réprimée par le pouvoir central.

À la mort de son père, le roi Mohammed VI choisit de mener une politique de réconciliation, et mit en place de nombreux programmes de développement économique et de désenclavement (infrastructures et équipements, agricultures alternatives, tourisme, etc.). Ces projets qui devaient permettre d’endiguer la production de cannabis se sont cependant avérés insuffisants pour compenser le retard économique de la région. En 2003, la première étude des Nations unies révélait ainsi que le Maroc était devenu le premier producteur mondial de haschich.

L’industrie du haschich

Depuis les années 2000, la production de cannabis et de haschich a véritablement explosé. Compte tenu du contexte historique, économique et social précédemment exposé, plusieurs facteurs tant structurels que conjoncturels permettent d’expliquer ce développement exceptionnel.

Tout d’abord, la proximité du marché européen où la demande en cannabis était croissante a permis la mise en place d’une véritable industrie du haschich. Traditionnellement, les paysans rifains produisaient du kif, une mixture composée de deux tiers de marijuana et d’un tiers de tabac noir. Cependant dès les années 60, le Maroc devint une destination privilégiée pour les hippies européens. Déjà consommateurs de haschich libanais, turc, afghan, pakistanais, indien, népalais, etc., ils se tournèrent vers le marché marocain, que la proximité rendit vite plus attractif que les autres. Selon plusieurs auteurs, la croissance de la demande et de la superficie des cultures de cannabis dans le Rif aurait été contemporaine de l’introduction des techniques de production de haschich utilisées au Proche-Orient et en Asie (R.C. Clarke, 1998 ; Chouvy, 2008).

Quel avenir pour le Rif ?

Ainsi, les autorités marocaines et européennes ne semblent pas encore parvenir à maîtriser un tel phénomène, dans la mesure où il s’appuie à la fois sur une agriculture de subsistance, une forte demande, et de puissants réseaux clandestins. Aussi, craignant à juste titre que la seule éradication du cannabis dans la région n’ait de trop lourdes conséquences sur le plan économique et social (chômage, émigration, révoltes, etc.), le gouvernement de Mohamed VI poursuit sa politique de désenclavement et de développement alternatif. Paysages de falaises et de montagnes fertiles, la région du Rif pourrait en effet devenir une destination importante en terme de tourisme vert.

Enfin, le développement d’une agriculture intensive du cannabis pourrait, à terme, avoir de nouvelles conséquences problématiques. Dans un contexte où le sous-développement et la monoculture perdureraient, la surexploitation du milieu naturel par une population croissante pourrait en effet conduire la région du Rif vers une crise écologique, qui aurait alors de lourdes retombées économiques et sociale

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P.-S.

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Date de parution dimanche 21 août 2011 03:30

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