Le sort des fumeurs de joints est entre les mains du peuple
A.C. Ménétrey : « Il faut réglementer le marché »
« Il faut prendre des mesures pour assainir le marché et le soustraire à la loi de la jungle. C’est la seule façon de protéger les jeunes »
La Liberté DIMANCHE 15 JANVIER 2006
Le sort des fumeurs de joints est entre les mains du peuple Cannabis · Une initiative visant à réglementer la substance a abouti.
CHRISTIANE IMSAND
Le 14 juin 2004, le parlement écartait définitivement le projet de décriminalisation de la consommation du cannabis qui lui avait été soumis par le Conseil fédéral. Cette décision marque un tournant dans la politique des stupéfiants. La Suisse alémanique qui avait jusque-là opté pour une approche plus libérale que la Suisse romande a pris peur devant le rajeunissement des consommateurs et la hausse du taux de THC des produits mis sur le marché.
Quelques semaines plus tard, un comité d’initiative composé notamment de parlementaires déçus par le choix de leurs pairs proposait de porter la décision devant le peuple. Ils ont récolté quelque 105 000 signatures qui ont été déposées hier à la chancellerie fédérale. L’initiative « pour une politique raisonnable en matière de chanvre protégeant efficacement la jeunesse » a pratiquement le même contenu que le projet repoussé par le parlement. Son but est de protéger les jeunes en éradiquant le marché noir.
Le nouvel article constitutionnel autorise la culture et la consommation du chanvre psychoactif pour son propre usage tout en chargeant le Conseil fédéral de réglementer le marché. Cela signifie que les produits seraient contrôlés, que la vente devrait avoir lieu dans des établissements agréés et qu’elle serait interdite aux mineurs. Le projet bénéficie du soutien des verts et des socialistes mais aussi de différentes personnalités radicales, démo-chrétiennes et démocrates du centre alémaniques. La votation devrait avoir lieu dans environ 3 ans. I
A.C. Ménétrey : « Il faut réglementer le marché »
La conseillère nationale Anne-Catherine Menetrey (Vert/VD) en connaît un bout sur la prévention. Comme psychologue, elle a travaillé à l’Institut suisse de prévention de l’alcoolisme et autres toxicomanies (ISPA). Selon elle, le but de l’initiative n’est pas la libéralisation mais la réglementation. « Il faut prendre des mesures pour assainir le marché et le soustraire à la loi de la jungle. C’est la seule façon de protéger les jeunes ».
N’est-ce pas faire peu cas de l’augmentation du taux de THC constatée ces dernières années ?
La dépénalisation concerne la consommation. Nous considérons que celle-ci ne relève pas de la justice mais des parents et des éducateurs. En revanche, nous voulons réglementer le marché avec des interdictions et des sanctions. C’est très important car aujourd’hui on trouve n’importe quoi à disposition de n’importe qui. Même des enfants. C’est intolérable.
Peut-on encore dire que le cannabis est une drogue douce ?
Si les taux de THC ont beaucoup augmenté, c’est précisément parce que, dans le climat de prohibition actuelle, beaucoup de cultivateurs travaillent en cave. Leurs produits ont aussi des résidus d’engrais et de pesticide. C’est tout cela que l’initiative veut éliminer.
Le message de prévention ne sera-t-il pas plus difficile à faire passer avec une dépénalisation de la consommation ?
Non. Nous constatons que le système de prohibition un peu hypocrite que nous avons aujourd’hui nuit au dialogue. Cela empêche une communication ouverte avec les parents et les éducateurs. Dans les écoles, les enseignants ne savent pas comment se comporter. Ils préfèrent ne rien voir.
Et la solution PDC des amendes d’ordre ?
Ce n’est pas plus clair. Cela revient à dire que le cannabis n’est pas tout à fait interdit mais que l’on risque quand même des amendes. Il faut des règles que les jeunes puissent comprendre. C’est le cas si on promulgue une loi qui interdit de fumer dans les lieux publics, limite les lieux de vente et les quantités offertes à l’achat, tout en prohibant la vente aux mineurs. Propos recueillis par CI
Editorial : Réduire la méfiance
François Nussbaum
Moins de deux ans après le refus du parlement de dépénaliser la consommation de cannabis, la proposition revient sur le tapis. Sous forme d’initiative populaire et formulée dans des mêmes termes que ceux du projet enterré. L’espoir de ses auteurs est donc que la question aura suffisamment évolué, dans l’intervalle et jusqu’au vote du peuple, dans trois ans. Les débats qui ont repris récemment à ce sujet ne semblent pas marqués par une telle évolution. On se souvient qu’en 2002, la dépénalisation du cannabis - proposée par le Conseil fédéral lui-même - avait été bloquée par une nouvelle perception du produit : non seulement il était consommé par de très jeunes gens, mais en plus sa toxicité avait décuplé.
Saisi de doutes quant à la manière d’empoigner le problème, le parlement avait préféré dire non. Le projet semblait encore marqué par une conception des années 70-80 : une « fumette » récréative, finalement pas si dangereuse. Or différentes études tendaient à prouver le contraire. La prudente banalisation vers laquelle on s’acheminait ne cadrait soudain plus. Dépénaliser ou non, nous ne trancherons pas ici. Pour l’heure, les arguments n’ont pas beaucoup évolué et les parlementaires vont se retrouver à nouveau partagés en deux camps. Un élément pourrait toutefois, sinon rapprocher les positions, du moins réduire le taux de méfiance réciproque qui les caractérise. Cet élément est lié au terme « réglementation ».
Les opposants assimilent dépénaliser et libéraliser. Or, le marché de la drogue est aujourd’hui totalement libéralisé puisqu’on peut se procurer à peu près tout. On est même au-delà : le marché est sauvage, tenu par des trafiquants prêts à fourguer n’importe quoi, sans le contrôle minimum dont bénéficie pourtant tout produit de consommation. Une réglementation est donc nécessaire. Implique-t-elle la dépénalisation de la consommation ? C’est évidemment la question à laquelle il faudra répondre. Mais partisans et adversaires peuvent au moins s’entendre sur cette nécessité et sur le fait que la situation actuelle n’est pas acceptable. I










