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Prévention du cannabis en France : une nouvelle campagne de stigmatisation

Le gouvernement Raffarin est obsédé par le "fléau" du cannabis, l’autre "cancer" qui ronge notre jeunesse. On se souvient de l’assaut de Don Chirac contre les moulins à cannabis hollandais ou de Speedy Sarkozy qui voulait confisquer les scooters et les téléphones portables. On va devoir s’habituer au docteur Douste-Blazy en casseur de "mythe". Avec trois brochures d’information, six spots TV et huit pour la radio, le ministre de la santé lance une campagne de dix millions d’euros pour nous dire que "le cannabis est une réalité". La moitié des français le sait depuis longtemps mais notre docteur Lapalisse ne craint pas le ridicule. Il se vante même de faire la première campagne sur ce sujet en Europe. À vérifier. Une certitude, le ministre réchauffe de vieux phantasmes et confirme l’immobilisme d’un gouvernement français toujours fidèle au dogme américain : prohibition guerrière et abstinence. Inefficace et immoral, ce mythe là est vraiment dur à casser.

Un besoin évident de prévention
Le nombre de consommateurs de cannabis, ou plutôt le nombre de sondés qui le reconnaissent, aurait doublé en dix ans. Les jeunes commencent très tôt et abusent parfois. Le cannabis est un produit psychoactif qui peut présenter certains risques, surtout avant la puberté ou en cas d’usage intensif prolongé. Il est indispensable de faire une prévention massive et efficace pour éviter des dommages sanitaires et sociaux. Sans les nier, il faudrait enfin admettre que ces problèmes sont d’une moindre ampleur et bien plus maîtrisables que pour l’alcool, le tabac ou certains médicaments. La démarche du ministre n’est pas contestable, c’est le résultat qui n’est pas concluant.
On y trouve beaucoup d’informations objectives mais trop d’exagérations, de stigmatisations et parfois d’erreurs pour être crédible. Ce mélange d’expertise impartiale et d’idéologie hygiéniste fait régresser le débat. Il fait aussi regretter l’approche très pragmatique de la MILDT période Maestraci. Tant que le gouvernement ne sortira pas de la répression de la consommation, il ne faudra pas espérer de prévention ou une réduction des risques efficaces.

La suite d’une longue croisade
Suite à une commission sénatoriale délirante, plus proche de l’inquisition que du travail sérieux du Sénat canadien, la droite française a décidé de relancer une croisade contre le joint. Au même moment, leurs cousins d’Amérique proposaient d’adopter enfin une réglementation raisonnable. La France relance la guerre, suivie par des cantons suisses ou encore le néo-fasciste italien Fini, quand le Canada tente d’organiser l’armistice. Tous les ministres concernés y vont de leur idée. Certaines aboutissent à des lois comme sur la conduite automobile, d’autres rodent à l’état de projet comme la contravention pour les simples usagers, la dernière en date est une campagne de prévention. Elle suit les recommandations du plan gouvernemental 2004-08 sur les drogues. L’objectif est de casser l’image positive du cannabis, surtout chez les jeunes, en exagérant les conséquences négatives de sa consommation et en essayant de faire peur avec la répression.

Toujours la même rengaine
Le message : il n’y a pas de vie heureuse avec le cannabis. La menace : la police et la justice vont vous punir si vous n’allez pas vous faire soignez. Les supports choisis ciblent d’abord les jeunes mais aussi les parents, plus sensibles à la peur du gendarme ou à la violence du marché noir. Mention spéciale pour un guide d’aide à l’arrêt du cannabis, une bonne idée mais une réalisation trop moralisatrice pour bien fonctionner. Déjà, l’usage raisonnable est nié puisque l’objectif est d’arrêter même le joint du soir. La majorité des raisons citées pour décider d’un sevrage ne sont pas liées aux effets de la plante mais sont les conséquences néfastes de la prohibition. De même, les seuils fixés pour déterminer le mésusage et l’abus sont trop loin de la réalité des consommateurs.

Persister dans une voie sans issue
Si les Français ont une image positive du cannabis, ce n’est pas faute d’avoir entendu l’inverse. Depuis 30 ans, les médias et les gouvernements multiplient les campagnes ultra négatives. La loi sur le cannabis est calquée sur le terrorisme, les usagers sont présentés comme des malades ou des criminels. On minimise toujours leur nombre et leur intégration sociale. L’abstinence de cannabis est présentée comme un test essentiel de moralité.
En termes médiatique et politique, il est plus rentable de focaliser sur la jeunesse en danger que sur la masse des usagers marginalisés par la prohibition, pas par leur consommation. Malgré ces pressions constantes, le cannabis intègre profondément notre société comme le café, le tabac ou l’alcool. Le ministre prétend que de nouvelles études démontrent ces dangers et il nous ressort des arguments 100 fois entendus et balayés par l’analyse rationnelle et de nombreuses études officielles. Tous les mythes y passent : la théorie de l’escalade vers d’autres drogues, le syndrome amotivationnel, la dépendance physique, le soutien aux organisations criminelles, la tendance asociale, la porte vers la délinquance, la ruine, la folie... Comment s’intéresser au reste du contenu, parfois fort utile, après autant théories fumeuses ? Le ministre prétend casser le mythe alors qu’il l’entretient.

Une mécanique trop basique pour convaincre
Le concept de cette campagne est de confronter de vagues opinions avec des contre-exemples concrets. Exemple : "On se sent super bien", réponse : "J’ai vomi partout". Ou encore : "On s’ouvre aux autres", réponse : "je sors plus de chez moi". Si le cannabis provoquait souvent ce genre d’effets, bien moins l’apprécieraient. Démonter une croyance largement partagée par l’expérience individuelle peut sembler efficace. Cela colle bien avec la télé réalité. Actuellement, la vie et l’avis de « vrais gens » vaut bien plus que l’analyse rationnelle, trop barbante, pas assez télégénique. On va opposer des histoires de consommateurs abusifs à une pseudo enquête sur l’image positive du cannabis. Ces tranches de vie auraient été collectées par le personnel des centres de soins mais elles sont jouées par des acteurs pros. De vrais témoignages seraient plus convaincants. Il n’est pas question de remettre en doute l’expérience de ces jeunes. Mais ils caricaturent 10 % d’usagers problématiques et ils répondent à des généralités énoncées sans nuances. La ficelle est trop grosse.

Tuer le dialogue
Comment sensibiliser aux risques objectifs les millions d’usagers plutôt satisfaits ? Comment inciter à consulter en cas de problème ? Certainement pas en ne présentant que les défauts exagérés d’une substance certes interdite mais largement consommée. Certainement pas avec des flics qui conduisent au sevrage forcé et à la prison. Certainement pas en perpétuant les mensonges, l’exclusion et la persécution. Les plus jeunes pourraient être impressionnés, cela peut contribuer à retarder l’expérimentation. Les adolescents croient toujours être plus malins que les autres. Ils se sentiront peu concernés ou ne retiendrons que les affirmations positives, bonne pub pour le cannabis. Les adultes consommateurs connaissent ces risques et la plupart savent comment les réduirent. Ils n’apprécieront guère d’être encore une fois stigmatisés. Les non consommateurs continueront à considérer les usagers de cannabis comme des inconscients, des malades ou pire des délinquants. La matraque ou le caducée, ce n’est pas une bonne base pour instaurer une alliance entre les enfants, les pédagogues, les thérapeutes et les parents et réguler l’usage.

Cela peut arriver
Les exemples choisis correspondent bien à des situations critiques. Dans ces cas, le cannabis est le plus souvent le symptôme d’un malaise profond et non la cause. De plus, ils font croire que la consommation sur une vie est linéaire, de la découverte festive jusqu’à l’enfer du "joint par jour" et au sevrage obligatoire. Un verre par jour, ça va. Mais un joint et vous êtes exclus de la société car c’est le seuil de la déchéance. A qui veut-on faire croire cette farce ? Dans la vraie vie, les consommateurs oscillent entre l’abus et l’abstinence et régulent plutôt bien leur usage. La grande majorité n’a pas besoin d’aide pour cela. Cependant, le cannabis est parfois mal employé pour répondre à de vrais problèmes et surtout il ne correspond pas aux besoins réels de la personne. Certains soignent leurs angoisses avec du chanvre alors qu’il en provoque chez d’autres. C’est ce risque paradoxal qu’il faut expliquer. Si on veut inciter ne pas consommer pour de mauvaises raisons ou au mauvais moment, il faut faire une l’éducation à l’usage du cannabis. A la place, tout est fait pour démontrer que le consommateur a une attitude anormale et qu’il doit arrêter.

Faire peur plutôt qu’expliquer pour convaincre
"On se sent libre", réponse : "Tu passes à un joint par jour et tu ne maîtrises plus rien" ou encore "On se fait plein d’amis", réponse : "J’ai perdu tous mes amis, sauf ceux qui fument". Si on suit la logique des brochures, le jeune consommateur d’un joint par jour se terre chez lui, n’a plus d’amis "sains", plus d’études, plus d’argent et finira en prison. La brochure à destination des parents annonce d’abord 130€ par mois pour ce fameux joint par jour qui rendrait toxico, puis estime à 80€ le coût d’une consommation régulière. Ces deux estimations fantaisistes vont entretenir le flip des parents. Surtout en rajoutant que cet argent de poche profite aux organisations criminelles et que les enfants doivent voler, racketter ou dealer pour payer des voyous violents. C’est effectivement un risque si les parents surveillent de trop près les dépenses comme ce guide le conseille. Le prix excessif et le contrôle maffieux du marché sont les conséquences de la prohibition. Pareil pour le risque de suspension des licences sportives, on connaît pourtant mieux que le cannabis comme produit dopant. Les tensions familiales, le rejet social, la vie centrée sur le produit, le phénomène des groupes fermés de consommateurs sont les produits de l’illégalité et de la diabolisation. La consommation excessive par provocation aussi. L’écoute, l’information, l’analyse et la négociation doivent précéder la contrainte pour qu’elle devienne acceptable et donc applicable.

Dépendance physique
"Ce n’est pas vraiment une drogue", réponse : "Au bout de deux ans, je ne peux pas passer une journée sans". "On capte tout", réponse : "J’ai foiré un trimestre comme cela". Les angoisses des parents, des non usagers et des usagers responsables seront largement alimentées par cette campagne. Douste-Blazy en rajoute une couche avec "Le cannabis fumé par un jeune est parfois deux à cinq fois plus concentré que celui qu’auraient pu fumer ses parents il y a 30 ans", sous entendu qu’il est donc cinq fois plus dangereux. Aucune étude scientifique ne confirme cette théorie et la plupart n’ont pas non plus constatées de dépendance physique ou de syndrome amotivationnel. Les brochures du ministre reconnaissent même qu’il n’est pas très dur d’arrêter et que les dysfonctionnements de la mémoire ou de la concentration sont réversibles. Le syndrome de manque, conséquence de la dépendance physique, décrit dans le guide du sevrage n’a rien de comparable avec le tabac, l’alcool ou les opiacés. La dramatisation de l’usage conditionne négativement l’usager et son entourage. Un sevrage forcé par les parents ou la justice fonctionne rarement. De plus, il ne faut pas les multiplier car chaque tentative sera plus difficile. L’augmentation des demandes d’aide médico-sociale est elle spontanée ? Ou bien est elle liée à la tolérance zéro couplée à l’injonction thérapeutique ?

Échec scolaire et adolescence difficile
Les adolescents à problèmes existaient bien avant le cannabis. Les jeunes utilisent depuis fort longtemps de l’alcool, de l’éther, de la colle à rustine, des médicaments... Avant l’école obligatoire, on passait directement de l’enfance au monde du travail, à la rude, marche ou crève. Avec l’enfant roi, le plaisir immédiat est la règle depuis le plus jeune age, la contrainte n’est plus si violente, la réflexion est plus précoce. Nos bébés grandissent très vite, il est normal que les problèmes d’adultes surgissent plus tôt. Là encore, le cannabis est un symptôme et non pas la cause de la maladie. Dans beaucoup de cas, c’est une aide librement choisie pour supporter la pression ou s’offrir un petit plaisir. Certains préfèrent le sport ou le théâtre, d’autres font les trois. Il n’est certes pas conseillé de fumer avant l’école ou le travail mais combien n’iraient pas sans un joint ? Fumer à chaque pause est une manière de donner l’alerte si les résultats plongent et une forme d’automédication si rien ne change. Ces cas sont aussi nombreux que les abuseurs largués. Le même individu peut passer par les deux phases, il doit savoir analyser sa consommation et pouvoir trouver une assistance, sans préjugé idéologique, dans son entourage et auprès des institutions.

Réglementer pour mieux prévenir
Le Portugal a dépénalisé l’usage des drogues et enregistre une hausse sensible des consultations alors que la consommation stagne à un niveau moyen. L’usager consomme, l’abuseur consulte, la police s’occupe des criminels. Si l’image sociale du consommateur est ainsi considérablement améliorée, les nombreuses nuisances liées au marché noir persistent. Il faut donner aux usagers les moyens de détecter et de corriger les dérapages et permettre à la grande majorité des consommateurs faire un bon usage du cannabis. Vu leur nombre et les risques, il est important d’offrir une assistance sanitaire et sociale. Mais pourquoi faire des doublons "spécial cannabis" quand des dispositifs existent déjà ? Pourquoi isoler le cannabis de la prévention du tabac qui se fume ou de l’alcool qui enivre ? Il faut de la cohérence, le respect du libre-arbitre et de l’analyse objective. Pas de la poudre aux yeux.
Malgré l’interdit, des millions, pas des centaines de milliers comme l’affirme Douste-Blazy, des millions d’usagers prennent chaque jour le risque. Un bon dispositif doit reconnaître et réduire ce risque, pas l’amplifier ou nier la volonté de ces citoyens. A moins de vouloir créer des français de deuxième zone, de vouloir développer le business sécuritaire, de vouloir préserver le flot d’argent noir pour opérations pas claires. La santé publique, la morale, la protection de la jeunesse ne gagnent rien dans la prohibition et le dogme de l’abstinence. Et pourtant, nous repartons dans ce mauvais délire pour des années encore. Espérons que cela soit les dernières.

Date de parution dimanche 6 février 2005 22:29

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