Rapport de L’INSERM sur le cannabis : une référence internationale

samedi 18 décembre 2004

L’INSERM a voulu ouvrir toutes les pistes de recherche visant à établir la nocivité du cannabis, aussi bien d’un point de vue social que psychiatrique ou médical. Officiellement, l’objectif est de fournir des pistes de prévention. Il semble surtout que cette étude fut commandée pour fournir des arguments aux prohibitionnistes. Les résultats sont parfois contradictoires ou parcellaires. Certaines informations démasquent des mythes et légendes sur le cannabis, certains risques doivent être connus pour une bonne prévention, certaines conclusions s’appuient sur des études en nombre et en qualité insuffisantes.

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L’étude affirme que le cannabis est un problème d’adolescent. On nie l’existence des consommateurs intégrés majeurs et vaccinés. Ce postulat constitue une des dernières lignes de défense de la prohibition, les jeunes consomment déjà trop de cannabis et cela augmenterait sans l’interdit. C’est pour eux que l’interdit est maintenu.

Il est indéniable que la découverte mais aussi la consommation régulière de cannabis ont fortement augmenté chez les 11-18 ans, allant jusqu’à tripler en dix ans dans certaines tranches. L’interdit n’a rien pu y changer. La Suède a enregistré une augmentation de 33% malgré un contrôle policier et social très stricte, idem pour les USA, plus de 50% pour la Norvège et la Finlande. L’Italie et le Portugal connaissent une certaine stagnation malgré des politiques plus libérales.

Les plus jeunes (11-14 ans) ne représentent un taux de découverte que de 6,90% des garçons et 3,60% des filles, largement inférieur au tabac ou à l’alcool et pourtant comparable dans ce désir de copier les adultes courant chez les préados. Puisque chaque génération fume plus de cannabis et de manière plus affirmée que la précédente, il est logique que le phénomène d’imitation couplé à une plus grande disponibilité du produit conduise à une augmentation sensible de la découverte du produit.

L’initiation devient un phénomène de masse à partir de 15 ans, le cannabis a rejoint le tabac et l’alcool comme moyen de se construire face aux conduites à risques, de s’affirmer et de partager avec le groupe, de lutter contre le stress et la pression des études, de se rebeller contre les parents ou l’autorité.

Comme souvent, les chercheurs ne brillent pas par leur connaissance de la plante. Les "experts" parlent de "le skunk" alors que les variétés sont du genre féminin (sans doute une confusion avec le skuff, haschich hollandais) ou de pollen comme "étamine des plants mâles" alors que c’est la résine des plantes femelles, obtenue par tamisage à sec manuel ou mécanique et légèrement pressée à froid.

L’étude relativise la psychose sur le cannabis trop puissant. Depuis 1996, la majorité des échantillons analysés contiennent 8% de 9-THC pour l’herbe et 10 % pour la résine. En 2000, seulement 3% des échantillons d’herbe dépassaient les 15% avec des pointes jusqu’à 22%. Nous voilà bien loin de l’invasion d’herbes à 40% décrite par la presse populaire. L’expertise regrette que les relations doses/effets soient mal connues mais n’avance pas de preuve d’une augmentation sensible des pathologies physiologiques ou psychiatriques liées à l’accroissement du taux de THC. "La fréquence de la psychose cannabique semble faible par rapport au nombre de sujets consommateurs. Elle est estimée à 0,1% dans une étude suédoise".

Bien qu’elle ne tienne pas compte du mode de préparation (quantité de tabac en cas de mélange et d’herbe si elle est fumée pure, présence de produits de coupe dans du hasch), l’étude propose une moyenne de toxicité du joint : "la quantité de goudrons présents dans la fumée d’une cigarette de cannabis (environ 50 mg) est plus élevée que celle que contient une cigarette de tabac (12 mg)". Mais les études concluant à une toxicité supérieure ou inférieure du cannabis consommé pur portent sur trop peu de sujets et sur une période de consommation trop courte pour adhérer totalement aux affirmations alarmistes de l’ INSERM. "Les effets broncho-dilatateurs du 9-THC pourraient favoriser la rétention de goudrons au niveau de la bouche, du pharynx, de l’oesophage et du larynx. Des transformations malignes apparaissent dans les cellules pulmonaires animales ou humaines après exposition in vitro à la fumée de cannabis".

Quand à la dépendance, les chercheurs ne se mouillent pas trop en renvoyant à la définition de l’Association américaine de psychiatrie.

"Abus et dépendance : deux notions distinctes

Les caractéristiques de l’abus selon le manuel diagnostique et statistique de l’Association américaine de psychiatrie (DSM IV) sont les suivants :

 Usage répété de cannabis interférant avec les performances scolaires ou professionnelles.
 Problèmes judiciaires répétés liés à l’utilisation de cannabis.
 Consommation de cannabis malgré des problèmes interpersonnels ou sociaux persistants ou récurrents.

La dépendance, quant à elle est caractérisée, selon la même source, par les manifestations telles que :

 Tolérance, usage compulsif, possibilité de syndrome de sevrage.
 Temps important consacré à la recherche et l’usage du produit.
 Activités sociales, professionnelles, ou de loisirs réduites ou abandonnées à cause de l’utilisation de la substance.
 Persistance de la consommation malgré la connaissance des problèmes physiques ou psychologiques liés à cette consommation."

Le cannabis n’entre pas dans la définition de la dépendance physique même si les symptômes d’un léger syndrome de sevrage et aussi de tolérance ont été détectés chez les humains mais seulement mis en évidence sur des modèles animaux contestables. La gravité des symptômes de dépendance psychologique semble plus liée à la personnalité des sujets qu’à la substance elle-même.

La théorie de l’escalade est malmenée par l’enquête 1997/1998 du CFES qui rapporte que seulement "5,5% des jeunes âgés de 15 à 19 ans qui ont expérimenté le cannabis, ont aussi consommé une autre substance psychoactive illicite, cocaïne, héroïne, crack, amphétamines ou hallucinogènes".
Pour la première fois, un document officiel prend en compte des risques courus par les consommateurs en raison de la production clandestine du cannabis. "Peu de données existent dans la littérature sur les produits associés provenant du mode de culture (pesticides, par exemple) ou du mode de préparation (colorants, paraffine, excréments d’animaux, huile de vidange...), dont la toxicité pourrait ne pas être négligeable". Mais ils oublient de demander une grande enquête épidémiologique qui s’impose pourtant.

Les recommandations de l’INSERM au gouvernement français incitent à privilégier l’approche socio-sanitaire, notamment par le biais d’une prévention plus ciblée, face aux tentations répressives actuelle. "Certains facteurs, génétiques, sociaux ou familiaux, semblent déterminer une vulnérabilité plus grande à une consommation abusive de cannabis. Prendre en considération ces facteurs individuels de vulnérabilité pour élaborer les messages de prévention est donc recommandé". Ces orientations ont été intégrées dans le plan gouvernemental de lutte contre les drogues illicites, le tabac et l’alcool 2004-2008. A suivre dans les faits.

Cette étude, comme presque toutes, insiste sur la nécessité impérieuse de réaliser encore de nombreuses études. La communauté scientifique réclame toujours plus de budgets et les politiques se cachent derrière ce soit disant manque de certitudes scientifiques pour ne rien changer à la doctrine monolithique de la guerre à la drogue. Certains scientifiques comme Mitch Earlywine interprètent pourtant des données assez proches de celles de l’INSERM de manière bien plus libérale, d’autres y trouvent encore des justifications au maintien de la répression. Certes, le débat a progressé depuis l’époque du hasch aussi dangereux que l’héroïne. Cependant pas assez pour faire cesser le terrorisme intellectuel des prohibitionnistes. La science ne règlera pas le dossier cannabis, c’est avant tout un problème politique, social et économique.

Laurent Appel
Article modifié le lundi 20 décembre 2004 12:22, Date de parution lundi 20 décembre 2004 12:19
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