Téléjournal de la TSR : 30 fois plus de démagogie sur le chanvre et la jeunesse !
Après le reportage d’ouverture du 19h30 le lundi 14 décembre, l’opinion publique romande a de quoi être effrayée. La jeunesse suisse serait totalement accro à un chanvre hautement toxique. De nombreux adolescents multiplieraient les consommations problématiques à une période charnière pour leur développement physique et intellectuel ainsi que pour leur intégration sociale. Le reportage donne dans le sensationnel : Cinq joints à jeun avant l’école, de 5 à 30 joints par jour, du chanvre trente fois plus fort que dans les années 60, des nouvelles méthodes de consommation pour se péter plus, des usagers bien déglingués... Loin de toute analyse médico-sociale, la chasse aux sorcières reprend de plus belle.
L’étude ESPAD, portant sur 35 pays industrialisés, vient de placer la Suisse en tête des consommations régulières des 15-18 ans, devant la Tchéquie, l’Angleterre et la France. Ces quatre pays ont une approche différente de la politique des drogues et connaissent des situations socio-économiques assez différentes. On peut noter que les pays les plus libéraux sur le chanvre comme la Hollande, Le Portugal ou l’Espagne ne sont pas dans le peloton de tête. Cette étude démontre encore une fois l’absence de lien de cause à effet entre la répression et la consommation. Elle offre peu d’éléments de réponses quant aux origines de ce phénomène.
Plutôt que de s’interroger sur les causes profondes qui poussent notre jeunesse à un usage intensif de psychotropes, la TSR préfère stigmatiser des comportements excessifs typiques de l’adolescence. Le chanvre remplace la colle à rustine, l’éther ou l’alcool à outrance, le détournement de médicaments reste d’actualité. Les concours de joints remplacent les concours de chopines, la recherche de ses limites amène bien des ados à expérimenter des pratiques à risque pour ressentir plus de sensations et se construire une identité. Cette quête intemporelle peut aussi s’exprime dans les sports extrêmes, le goût de la vitesse ou du contact physique, le refus de l’autorité ou de la contrainte vestimentaire, hygiénique ou scolaire. Elle n’est pas la conséquence de la consommation d’un produit, déjà présent dans les collèges depuis des décennies mais soudain devenu très dangereux.
L’usage intensif de pipes à eau, sous-marins, saunas cannabiques et autres shilums n’a rien de nouveau, il constitue un stade plus ou moins long dans le parcours de tous les consommateurs. La grande variation dans la qualité du chanvre n’est pas non plus une découverte. Certes, la teneur moyenne du cannabis est en augmentation. D’après le récent rapport de l’OEDT, la teneur se situe aujourd’hui entre 9 et 10% de THC contre 6 à 8% dans les décennies précédentes. Pour arriver à affirmer que ce taux est trente fois plus élevé, les média comparent la pire savonnette de haschich marocain de l’époque du "Tchernobyl" avec un hasch de luxe type "Iceolator". Autant personne à l’époque n’était satisfait de fumer de la merde de chameau coupé à l’huile de vidange et à la paraffine. Autant très peu de consommateurs actuels autoproduisent assez ou disposent des moyens financiers pour consommer de 15 à 30 joints par jour de qualité haut de gamme, surtout pas les plus jeunes.
Malgré un pouvoir d’achat supérieur à la moyenne, le marché suisse n’échappe pas à cette règle valable également aux Pays-Bas. La majorité des consommateurs, même les plus jeunes, savent adapter la quantité consommée en fonction de la qualité. D’un strict point de vue médical, mieux vaut obtenir l’effet désiré avec le moins de substance possible. Les dommages structurels causés par la consommation de cannabis notamment sur le système respiratoire ne sont pas aggravés par la consommation d’un produit riche en THC. Les risques de dommages réversibles, comme la crise d’angoisse ou la perte de mémoire immédiate, peuvent être réduit par une bonne information sur la qualité et les effets du produit. En adaptant la force et l’effet du produit au moment de la journée, peu de fumeurs compulsifs hollandais arrivent à vingt joints par jour.
Cette moyenne hallucinante est d’ailleurs contestée par l’expérience de nombreux consommateurs. Une quinzaine de joints constituent un plafond communément admis pour une consommation quotidienne abusive. En étendant la fourchette au double, l’effet dramatique est garanti, pas la rigueur scientifique. Les associations d’usagers comme le CIRC français évalue empiriquement la consommation type autour de cinq joints par jour. Combien de Suisses parfaitement intégrés consomment quotidiennement cinq verres d’alcool ? Le chanvre entraîne moins d’effets secondaires que l’alcool ou d’autres substances, il est logique qu’il soit préféré par les plus jeunes.
Trop jeune ? La société de consommation accélère les étapes dans la construction de la personnalité. Pour transformer rapidement les enfants en consommateurs frénétiques, la société du spectacle les poussent à l’expérimentation précoce. On fait rêver des gamines de dix ans avec Pop Star et on s’étonne qu’elles veuillent expérimenter le sexe, la drogue et le rock’n’roll à treize ans. Il faut gérer les dommages collatéraux de notre système, pas seulement désigner un bouc émissaire afin d’éluder la problématique.
L’usage du chanvre s’est répandu dans toute notre société, certainement bien plus que ne l’observent les études officielles qui focalisent excessivement sur les plus jeunes usagers. L’absence de régulation sociale de ce phénomène entraîne des conséquences problématiques comme une grande disponibilité du produit pour les plus jeunes et aussi l’explosion des consommations abusives. Pour une intervention socio-sanitaire efficace, il faut recréer un lien vers cette jeunesse désabusée et souvent très réticente au discours officiel. Le reportage de la TSR fait peur aux parents et ne paraît pas crédible aux enfants. Surtout quand le sujet suivant annonce la légalisation des machines à sous dans les bars fribourgeois. Après la légalisation de l’absinthe le jour du refus de modifier la Lfstup, les pouvoirs politiques et les média multiplient les maladresses qui discréditent l’action des adultes en matière de comportement à risque ou d’addiction. Cet indispensable dialogue avec notre jeunesse s’engage sur de mauvaises bases. Nos enfants méritent mieux qu’un débat démagogique dominé par la peur.









