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Vive le chanvre !

LE MONDE 17.09.03

Papier, murs, tissus, emballages et tableaux de bord, le chanvre sert à tout... et aussi à fumer des joints. Jadis familière, cette plante devenue suspecte a failli disparaître. Elle a trouvé de nouveaux promoteurs.

"Le chanvre, c’est une vieille tradition dans le pays nantais. Pendant des siècles, nos ancêtres l’ont cultivé pour fabriquer les cordages et les voiles de leurs navires, des vêtements, des sacs, du papier, des toiles, et mille autres choses... A l’automne, la récolte du chanvre, puis l’extraction de la fibre mobilisaient les villages pendant des jours et des nuits. Ensuite, on organisait les fêtes les plus folles de l’année, car l’odeur du chanvre tourne la tête des filles..." Jean-Claude David, 53 ans, ancien militant du Larzac, syndicaliste paysan et maraîcher "bio", habite Saint-Julien-de-Concelles (Loire-Atlantique), dans une ferme qu’il a construite de ses mains. Sur le buffet du salon, il a posé une photo : "Elle a été prise par mon père, en 1952. Le garçonnet, c’est moi, dans les bras de ma grand-mère. Et juste derrière, c’est grand champ de chanvre. Mon père en a cultivé jusqu’à la fermeture des filatures d’Angers".

Comme partout en Europe, la culture du chanvre sur les bords de Loire a rapidement décliné au cours du XXe siècle, face à la concurrence des fibres synthétiques. Mais sa disparition presque totale a aussi une autre cause : le chanvre de nos campagnes et le cannabis sont une seule et même plante, cannabis étant le mot latin signifiant "chanvre". A l’état sauvage, toutes les variétés de chanvre contiennent du THC (tetrahydrocannabinol), la substance psychotrope tant appréciée des fumeurs de joints.

Les lois interdisant de fumer du cannabis ont entraîné dans tous les pays occidentaux une désaffection générale pour la culture du chanvre : cette plante familière était soudain devenue suspecte, subversive, et presque exotique, car elle avait changé de nom. La France est l’un des seuls pays d’Europe à avoir maintenu une production, surtout pour fabriquer du papier à cigarette. Les fumeurs de tabac fument ainsi du cannabis, sans le savoir ! Pour éviter les ennuis avec la justice, la Fédération nationale des producteurs de chanvre (FNPC), installée au Mans, a développé des variétés de semences à très faible teneur en THC, donc sans effet psychotrope. Aujourd’hui, la loi autorise la culture de chanvre contenant moins de 0,2% de THC.

Grâce à ses décennies de recherches, la FNPC possède un quasi-monopole à l’échelle européenne sur la vente de semences "licites". En outre, les cultivateurs n’ont pas le droit de conserver les semences qu’ils produisent et doivent se réapprovisionner chaque année auprès de la FNPC. Si un seul pied de chanvre à forte teneur en THC pousse quelque part, il peut, à 30 kilomètres à la ronde, polliniser des champs de plantes "licites". Pour assurer le respect de la loi, l’administration a mis en place un système contraignant de contrôles, de prélèvements et d’analyses.

De fait, en France, la production de cette plante reste une aventure. En 1996, Jean-Claude David décide de produire de la "piquette", boisson traditionnelle appréciée par la clientèle des boutiques d’aliments bio. Il se lance dans la fabrication de "frênette", à base de frêne, puis d’"ortillette", faite avec de l’ortie. Un jour, il a l’idée de faire de la piquette de chanvre : "J’ai planté du chanvre sur une de mes parcelles, et j’ai inventé la "chanvrette". Pour décorer mes bouteilles, j’ai fait imprimer des étiquettes avec une belle feuille de chanvre." Or la feuille de chanvre est aussi le symbole international des militants de la dépénalisation du cannabis.

Aussitôt, les ennuis commencent : convocation à la brigade des stups de Nantes, perquisition de la police judiciaire (PJ) de Rennes, visite de la répression des fraudes, enquête des douanes, démontage de son stand au Salon de l’agriculture. "Tous leurs tests montrent que mon produit ne contient pas de THC, assure M. David, ils veulent surtout m’obliger à supprimer la feuille de chanvre de mon étiquette et à changer le nom." Mais l’agriculteur, qui a l’habitude d’affronter les autorités, tient bon. En 2002, il a produit 50 000 litres de chanvrette et s’est lancé dans l’exportation vers l’Europe du Nord. Là-bas, sa boisson s’appelle "Kannab-Fizz".

Le chanvre est à la mode chez les agriculteurs proches de la mouvance écologiste. A Chauvé, à 40 kilomètres de Nantes, Hubert Morice, président de la section bio du Centre de valorisation du milieu rural (Civam), a créé un "groupe chanvre" rassemblant une quinzaine d’exploitants. "Le chanvre, explique-t-il, est un superoutil pour relancer une agriculture durable et équilibrée : si on s’y prend bien, on peut le cultiver sans désherbants, ni pesticides, ni insecticides, ni fongicides. En plus, il régénère les sols."

Hubert Morice a choisi la filière du béton de chanvre (mélange de chaux et de chanvre) pour la construction et l’isolation des bâtiments : "Une maison en béton de chanvre est 15% plus chère qu’une maison ordinaire, mais c’est un matériau sain, léger, durable." De même, à Trémargat, dans les Côtes-d’Armor, un groupe d’artisans et de cultivateurs a créé la société Kana-Breizh, qui fabrique des matériaux de construction à base de "chanvre éthique", cultivé selon des méthodes respectueuses de l’environnement. Kana-Breizh a aussi renoncé aux subventions européennes, pour tenter de lancer une économie rurale hors du cadre de la PAC.

Tous sont persuadés que la demande va exploser dans les années à venir, car les industriels redécouvrent les produits à base de cette plante, notamment les huiles et les textiles. C’est ainsi qu’Armani fait depuis peu des costumes en toile de chanvre. Et les ingénieurs inventent sans cesse de nouveaux usages : les tableaux de bord des nouvelles Mercedes et BMW sont en plastique composé en partie de chanvre, léger, peu inflammable et recyclable ; des fabricants de bateaux, d’emballages et d’électroménager se lancent aussi dans la plasturgie à base de chanvre et dans la laine de chanvre.

En attendant, les obstacles s’accumulent pour les petits exploitants. En septembre 2002, en pleine période de récolte, Kana-Breizh a subi six contrôles de six administrations différentes. A Chauvé, Hubert Morice a dû planter ses semences sur un terrain éloigné de la route : "Sinon, les jeunes de la région viennent se servir, car avec ou sans THC, les fleurs ont le même aspect. Et les gendarmes ne sont pas loin derrière."

Pourtant, la difficulté semble presque lui plaire : "Pour simplifier, je me sens proche de José Bové. J’ai participé à la destruction d’OGM et connu les bagarres et les gardes à vue. J’ai l’habitude du front, je n’aurai pas peur de me battre pour réhabiliter le chanvre, même s’il n’a pas la cote chez les flics."

Par ailleurs, la culture de chanvre s’accroît dans d’autres régions, sur des bases plus classiques. A Bar-le-Duc, la coopérative des Chanvrières de l’Aube regroupe 330 agriculteurs, cultivant 6 000 hectares, et possède une usine de transformation. A ce jour, elle vend 90 % de sa fibre aux fabricants de papier à cigarette, mais démarche activement les nouveaux marchés.

Officiellement, les producteurs de chanvre industriel ne veulent pas entendre parler du chanvre à fumer. Ils refusent tout contact avec les militants de la dépénalisation du cannabis, qui se sont mis à vendre des objets à base de chanvre "licite" pour créer l’amalgame dans l’esprit du public. Pourtant, le destin du chanvre "utile" et celui de son cousin "récréatif" restent liés.

Le second producteur européen de chanvre industriel est l’entreprise néerlandaise Hemp-Flax, qui cultive 2 300 hectares à Oude Pekela, dans le nord du pays, et possède une usine de transformation. Son patron, Ben Dronkers, siège aux côtés des grandes entreprises du secteur au sein de l’Association européenne du chanvre industriel (EIHA). Mais, aux Pays-Bas, Ben Dronkers est surtout connu comme le patron de la société Sensi-Seeds, qui vend des graines de cannabis aux fumeurs et aux revendeurs désireux de faire pousser leur propre récolte. Dans sa jeunesse, Ben Dronkers a passé plusieurs années au Moyen-Orient, où il partagea la vie des producteurs de chanvre. Lorsqu’il rentre aux Pays-Bas, il rapporte des semences, puis crée un atelier pour développer des variétés possédant un très fort taux de THC.

Aujourd’hui, les techniciens de Sensi-Seeds réussissent à produire des semences quatre fois par an tout en préservant leur qualité originelle, grâce notamment aux nouveaux procédés de clonage des plantes par culture de tissus. En 2002, Sensi-Seeds a gagné près de 4 millions d’euros. Pour la vente au détail, la société possède une boutique et un coffee shop installés au cœur du quartier chaud d’Amsterdam. Pour la vente en gros et par correspondance, elle édite un catalogue multilingue et possède des sites Internet de vente et de promotion.

Juste à côté de sa boutique, Ben Dronkers a créé le célèbre Musée du haschich, de la marijuana et du chanvre, qui propose aux touristes un parcours pédagogique expliquant les usages de cette plante à travers les âges. Il est en outre copropriétaire des coffee shops Sensi-Smile à Rotterdam et de l’hôtel Sensi-Paradise, situé dans une île thaïlandaise.

Assis à la terrasse de son coffee shop, Ben Dronkers fume un peu de cannabis, en sirotant un verre de vin suisse parfumé au chanvre. Les passants le saluent, c’est une personnalité dans le quartier : "Je prends le temps de vivre, j’ai 53 ans, mes cinq enfants travaillent avec moi dans le chanvre. Ils vont poursuivre ma mission." Tout en militant pour la dépénalisation du cannabis, Ben Dronkers s’intéresse depuis longtemps au chanvre industriel. Il est aujourd’hui persuadé que, à elle seule, cette plante exceptionnelle peut résoudre tous les problèmes de pollution et d’épuisement des ressources naturelles : "La fibre de chanvre permettrait de produire tout le papier dont le monde a besoin, en évitant la déforestation ; grâce à sa pousse très rapide, il pourrait fournir la matière première pour un biocarburant capable de remplacer le pétrole tout en produisant de l’oxygène ; sa graine riche en protéines pourrait subvenir aux besoins nutritionnels du tiers-monde - sans parler de ses vertus médicales... Le chanvre pourrait sauver la planète."

DÈS 1989, il se renseigne sur la production de semences à faible taux de THC et découvre qu’elles ont presque disparu du continent européen. L’un des derniers endroits où l’on peut s’en procurer est la FNPC du Mans, dont les affaires ne marchent pas très fort. Il décide alors de lui venir en aide : "En trois ans, j’ai dû acheter aux Français 27 tonnes de semences, et j’en ai revendu à peine 200 kg, car il n’y avait pas de marché. Mais ça m’était égal, mon but était de préserver cette ressource unique en Europe." Ben Dronkers est convaincu que, à cette époque, il a sauvé la FNPC de la faillite.

En 1994, il se lance à son tour dans la production de chanvre industriel et crée Hemp-Flax. Il rachète une fabrique de carton à Oude Pekela, qu’il transforme en usine de défibrage, puis passe des contrats avec les agriculteurs de la région. Pour ses semences, il s’adresse bien sûr à la FNPC. Or, entre-temps, le ministère de l’agriculture français a découvert la personnalité et le parcours du patron de Hemp-Flax, et décide d’empêcher cette vente. Pourtant, la FNPC saura à son tour se montrer solidaire de son client providentiel : elle passe outre aux injonctions et effectue la livraison.

Dès son installation, Hemp-Flax investit dans la conception et la fabrication de machines spécialement adaptées à la culture du chanvre, dont elle détient les brevets. Ses laboratoires mettent au point une nouvelle variété de semence à moins de 0,2% de THC, mais mieux adaptée au climat des Pays-Bas. Ils viennent de la faire homologuer par les autorités européennes et s’apprêtent à la commercialiser.

Aujourd’hui, Hemp-Flax emploie une quarantaine de personnes et fait travailler 160 agriculteurs. Elle vient de racheter Hemp-Ron, son seul concurrent néerlandais, ainsi qu’une imprimerie et une usine de défibrage installée près de Berlin : "Les Allemands seront bientôt de gros acheteurs, car ils sont sensibles aux arguments écologiques. En plus des plastiques, les équipementiers travaillent sur un projet de plaquettes de frein à base de chanvre."

Pourtant, Hemp-Flax reste fortement déficitaire et survit grâce au soutien financier de Sensi-Seeds. A Oude Pekela, l’usine de défibrage abrite aussi un entrepôt de semences à haute teneur en THC appartenant à Sensi-Seeds, ainsi qu’un atelier d’emballage : "J’ai déjà investi 15 millions d’euros dans Hemp-Flax, je vais continuer. J’ai fait fortune grâce à Sensi-Seeds, mais je n’ai pas besoin de tout cet argent, alors autant le dépenser pour une vraie cause. Quand il s’agit de sauver la planète, conclut-il en roulant un nouveau joint, on ne compte pas."

Yves Eudes
Article modifié le lundi 7 mars 2005 14:02, Date de parution jeudi 3 mars 2005 04:36

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